pourquoi les propos de Mbappé sur Mao Zedong ont autant choqué en Chine

Après la diffusion d’une vidéo devenue virale, dans laquelle Kylian Mbappé qualifie Mao Zedong de « dictateur », l’attaquant français du Real Madrid a perdu plusieurs contrats avec des entreprises chinoises et il fait l’objet d’un boycott, tandis que Pékin a condamné ses propos. Président du Conseil d’Orientation d’Asia Centre, Jean-François Di Meglio a expliqué auprès de RMC Sport les raisons d’une telle polémique.

On oublierait presque qu’il vient d’échouer à remporter le Ballon d’or 2026 pour seulement une poignée de voix. Au lendemain d’une cérémonie à rallonge et d’un vote extrêmement serré pour la plus prestigieuse distinction individuelle, finalement remportée par Harry Kane, Kylian Mbappé se retrouve au cœur d’une vive polémique en Chine ce mardi.

En cause: la propagation d’une vidéo dans laquelle l’attaquant français du Real Madrid semble plaisanter au sujet de l’ancien dirigeant Mao Zedong. Alors qu’il est, depuis quelque temps, souvent tourné en dérision et représenté en tenue de dictateur en raison de son autoritarisme supposé dans le vestiaire de ses équipes – ce qui lui a notamment valu le surnom « Mobutu » -, Kylian Mbappé paraît y dire que le mème internet le plus drôle qu’il ait vu est un montage photo de son visage superposé à celui d’un homme qu’il croit être « un dictateur chinois ».

Sans le nommer, il semblait faire référence à un mème montrant son visage appliqué à une image de l’ancien dirigeant chinois Mao Zedong, fondateur de la République populaire de Chine, un régime autoritaire décrit par certains comme dictatorial. Leader de la révolution communiste, il a aussi participé à la création du Parti communiste chinois, qui dirige encore actuellement le pays en tant que parti unique. Celui qu’on surnomme « Le Grand Timonier » est toujours officiellement décrit comme un héros national, 50 ans après sa mort en 1976 à l’âge de 82 ans.

« Indirectement, on ne peut pas s’attaquer à Xi Jinping »

« Le sujet, c’est que ça a été Mao qui a été en cause dans cette affaire. Quand on dit Mao, on dit Parti communiste, et quand on dit Parti communiste, on dit Xi Jinping. Donc, en fait, l’attaque, ou pseudo-attaque contre Mao, l’ironie contre Mao, relève d’une ironie qui n’est pas acceptée à propos des dirigeants. Tout le monde comprend que si on ne peut pas s’attaquer à Mao, ça veut dire indirectement qu’on ne peut pas s’attaquer à Xi Jinping », explique Jean-François Di Meglio, président du Conseil d’Orientation d’Asia Centre, contacté par RMC Sport.

Et de poursuivre: « Même pour prononcer le nom de Xi Jinping, les gens font attention. Juste prononcer le nom, même pas critiquer ou ne pas critiquer. Si je prononce le nom, est-ce que ça veut dire que je vais faire un commentaire derrière? »

« On est dans un tabou absolu. C’est comme chez les musulmans, où on ne représente pas la figure d’Allah. On est dans l’ordre du tabou religieux. »

Résultat: la sortie de Kylian Mbappé est devenue une affaire d’État. « Tout propos ou tout acte qui blesse les sentiments du peuple chinois se heurte naturellement à un rejet commun de la part de l’ensemble de la société chinoise », a ainsi réagi lors d’un point presse régulier un porte-parole des Affaires étrangères, Guo Jiakun. Selon le média d’État en ligne The Paper, la télévision publique CCTV a également décidé de suspendre la diffusion de tous les matchs de la Liga impliquant Kylian Mbappé et de supprimer toutes les publicités le mettant en scène.

« Une société complètement différente de la nôtre »

Trois compagnies qui utilisaient le nom et l’image de la star française, à savoir les géants Dongpeng (boissons) et Mengniu (produits laitiers) ainsi que le fabricant de fromages Milkground, ont, elles, rapidement annoncé la rupture avec effet immédiat de leur coopération avec le joueur de 27 ans. Les trois entreprises ont revendiqué une « tolérance zéro » pour les actes et les paroles « qui heurtent les sentiments nationaux ».

« Ces trois entreprises sont totalement sous la coupe du pouvoir central. Ce qu’elles font n’est pas à leur initiative mais à l’initiative d’un pouvoir plus puissant alors qu’on est censé parler de firmes privées », fait valoir Jean-François Di Meglio, pour qui cela montre « la puissance de la censure » en Chine, « une société complètement différente de la nôtre ».

« Respectons le côté offensant tel qu’il est perçu du côté chinois puisqu’on s’en prend, effectivement, à une image d’un dirigeant chinois – de la même façon, chez nous, si on qualifiait notre président de dictateur, on ne serait pas content. Néanmoins, on n’appliquerait pas les mêmes procédés de censure et de boycott », souligne le spécialiste.

Et d’illustrer ses propos: « Mettez (François) Mitterrand à la place de Mao, qui fait l’objet d’une certaine vénération chez nous, et ça fait trente ans comme Mao. Vous remplacez les noms. Qu’est-ce qui se passerait chez nous? Pas du tout la même chose. Il y a une différence de contexte, d’univers dans lequel on est. »

« La propagation de l’information, qu’elle soit avérée ou non, est décuplée »

Autre fait notable, la rapidité à laquelle la polémique a pris de l’ampleur. Si Kylian Mbappé a présenté ses excuses en fin de matinée, confirmant donc qu’il avait bien tenu ces propos, l’authenticité de la vidéo n’avait pas pu, dans un premier temps, être confirmée par les services de vérification numérique de l’AFP en France.

« Ça nous dit que le culte de la vérité, et la vérification des faits, n’est pas une religion en Chine », poursuit Jean-François Di Meglio. « Cela montre aussi l »importance des réseaux sociaux en Chine: tout va très vite. La propagation de l’information, qu’elle soit avérée ou non, est décuplée, en l’absence de moyens d’information fiables – en tout cas considérés comme fiables chez nous. »

Reste désormais à savoir quelles seront les conséquences à long terme pour Kylian Mbappé, alors que son image en Chine, un marché très lucratif, se retrouve sérieusement entachée. De son côté, la Liga s’est désolidarisée du Français et « regrette profondément » ses déclarations. Deuxième pays le plus peuplé de la planète avec plus d’1,4 milliards d’habitants, où le football est très populaire, la Chine représente un marché considérable pour la Liga… mais pas seulement.

« Il y a une autre dimension: la Fifa fait un énorme push en ce moment vers la Chine, en se disant que c’est un pays d’avenir pour le football mondial. La Chine fait aussi un push extraordinaire vis-à-vis du football parce qu’elle s’est rendu compte de l’instrument de communication qu’était le football dans le monde », rappelle Jean-François Di Meglio. « C’est ça aussi qui est en jeu. La Chine joue de son levier vis-à-vis de la Fifa en disant ‘vous avez besoin que nous montions en termes d’audiences parce que ça va vous rapporter des revenus, mais nous avons aussi les moyens de contrôler la montée en puissance avec notre censure.' »

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