
TRIBUNE. Avec trois victoires en trois matchs de Ligue des champions et près de 5 buts de moyenne par rencontre, le PSG terrorise l’Europe cette saison. Pier Gauthier explore les pistes mentales que peuvent explorer ses malheureux adversaires pour éviter d’entrer sur le terrain en ayant déjà perdu.
Couronné lors des deux dernières éditions de la Ligue des champions, le Paris Saint-Germain semble avoir franchi un nouveau cap. Mais cette domination traduit-elle une nouvelle progression sportive du club parisien ou révèle-t-elle également une forme de renoncement de ses adversaires, désormais confrontés à une équipe dont la supériorité paraît difficile à contester?
Lors de ses précédentes campagnes européennes, le PSG s’était montré particulièrement redoutable dans les rencontres à élimination directe, mais ses phases de poules avaient souvent été plus laborieuses. Lors de sa première conquête du titre, la qualification avait même été obtenue dans la douleur.
Cette saison, le scénario semble radicalement différent. Dès les premières rencontres, Paris surclasse des adversaires parmi les plus redoutés d’Europe, à l’image de Manchester City ou d’un FC Barcelone pourtant en pleine forme. Plus impressionnant encore, cette domination se poursuit lorsque Luis Enrique fait tourner son effectif et aligne des joueurs qui manquent encore de références au plus haut niveau.
Dès lors, plusieurs questions se posent. Le PSG a-t-il encore franchi un palier dans sa progression? Le système collectif mis en place par Luis Enrique est-il devenu si performant qu’il transcende les individualités qui le composent? Ou assistons-nous également à un effondrement mental de certains adversaires face à la menace parisienne?
La réponse se trouve probablement dans la combinaison de ces trois facteurs. En tant que coach mental, je laisserai aux spécialistes du football le soin d’analyser les deux premières questions pour me concentrer sur la troisième: l’impact psychologique que peut exercer une équipe devenue une référence absolue sur ses adversaires.
Le PSG comme Nadal à Roland-Garros?
Mon passé de joueur et d’entraîneur de tennis m’amène naturellement à faire un parallèle avec Rafael Nadal, qui a régné pendant quinze ans sur Roland-Garros. J’ai toujours défendu l’idée qu’une partie des victoires de Nadal se construisait avant même le premier échange. Non pas uniquement parce qu’il était techniquement et physiquement supérieur, mais parce que nombre de ses adversaires ne croyaient tout simplement plus à leur capacité de le battre sur la terre battue parisienne.
Pour espérer vaincre Nadal à Roland-Garros, il fallait accepter de souffrir physiquement et mentalement pendant au moins quatre heures. Peu de joueurs étaient réellement prêts à consentir un tel effort. Beaucoup finissaient par renoncer, parfois très rapidement, notamment après la perte d’un premier set qui ne faisait qu’amplifier la perspective du calvaire à venir.
Il est tout à fait possible qu’un phénomène comparable soit aujourd’hui en train de s’installer dans le football européen. Le PSG a démontré une telle puissance technique, tactique et mentale, aussi bien individuellement que collectivement, que certains adversaires pourraient commencer à perdre une partie de leurs moyens avant même d’entrer sur le terrain. Et je n’ose même pas imaginer ce que peuvent ressentir les clubs français lorsqu’ils doivent affronter Paris en Ligue 1.
Cette appréhension est compréhensible. Affronter une telle équipe, sous le regard du monde entier, représente une pression considérable. Mais ce qui m’intéresse ici, ce n’est pas tant de constater cette pression que de comprendre ce qu’elle provoque chez les joueurs et, surtout, comment ils peuvent la dépasser pour défendre pleinement leurs chances.
Premier danger: nier sa peur au lieu d’apprendre à l’utiliser
Le premier piège serait de tomber dans le déni. Nous évoluons dans un environnement où reconnaître sa peur revient encore trop souvent à être considéré comme un peureux. J’entends ainsi régulièrement des joueurs ou des entraîneurs affirmer que le PSG ne leur fait pas peur. À mon sens, c’est une erreur. Oui, le PSG fait peur. Et il n’y a aucune raison de chercher à le nier. Tous les grands acteurs vous diront qu’ils ressentent le trac avant de monter sur scène et qu’ils en ont besoin pour se transcender.
L’enjeu n’est donc pas de supprimer la peur, mais d’apprendre à l’accueillir, à la cultiver et à la travailler pour qu’elle devienne une source supplémentaire de motivation, de rigueur, de concentration et de dépassement de soi. C’est précisément cette transformation qui peut permettre à un joueur ou à une équipe de mobiliser pleinement ses ressources face à un adversaire supposé supérieur.
Transformer le doute et le manque de confiance en opportunités de progression
Affronter ce qui se fait de mieux au monde, devant des millions de spectateurs, comporte un risque évident: celui d’exposer publiquement ses propres limites. Certains joueurs peuvent alors basculer dans une peur panique de ne pas être à la hauteur, de commettre des erreurs ou d’être ridiculisés aux yeux de la planète entière.
L’exemple d’Antonin Kinsky, le gardien de Tottenham remplacé dès la 17e minute la saison passée, illustre parfaitement ce que peut représenter une telle exposition. Pourtant, cette fragilité peut aussi devenir une force, à condition de changer la manière d’aborder la confrontation.
Je distingue ici deux situations:
1. Pour toutes les équipes (y compris celles de Ligue 1): se confronter à la réalité du très haut niveau
Affronter le PSG représente une occasion exceptionnelle de mesurer son véritable niveau face à ce qui se fait de mieux. Au cours de ma carrière, j’ai accompagné de nombreux sportifs qui redoutaient de se mesurer aux meilleurs. Cette peur provenait souvent d’une vision beaucoup trop centrée sur le résultat immédiat: « Je veux gagner ce match ».
Lorsque toute l’attention se focalise sur cette seule exigence, deux réactions apparaissent fréquemment. Soit l’athlète se recroqueville sur lui-même, n’ose plus prendre d’initiatives et finit par subir. Soit, à l’inverse, il surjoue, cherche à en faire davantage que d’habitude et s’éloigne de ce qui constitue habituellement sa force. Dans les deux cas, il risque de ne plus exprimer son véritable niveau.
L’objectif devrait être différent: avoir la volonté de pratiquer son jeu habituel, de l’assumer pleinement et d’observer ce qui se passe face à une opposition supérieure. Deux issues deviennent alors possibles. Si l’équipe gagne ou parvient à rivaliser, elle obtient la confirmation qu’elle avance dans la bonne direction. Son niveau de jeu et ses choix sont validés par la confrontation. Si elle perd et ne parvient pas à soutenir le rythme imposé, elle dispose alors d’une formidable source d’informations sur ses lacunes, ses limites actuelles et les éléments qu’elle doit travailler pour progresser. Dans les deux situations, la confrontation devient utile.
2. Pour les équipes qui ambitionnent de gagner la Ligue des champions: repousser leurs limites
Pour les clubs dont l’objectif est de remporter la Ligue des champions, la logique est légèrement différente. Affronter le PSG représente une occasion de repousser leurs limites et d’identifier les petits détails qui, au plus haut niveau, font une différence considérable.
Ces détails sont parfois invisibles face à une opposition ordinaire. Ils ne se révèlent véritablement que lorsqu’on se confronte aux meilleurs. Dans les deux cas, l’erreur majeure consiste à ne penser qu’au résultat immédiat, au lieu d’inscrire cette confrontation dans un projet de progression à long terme, dont l’objectif est d’exprimer la quintessence de son potentiel.
C’est justement une erreur que Luis Enrique et le PSG ont su éviter. Lors de leur première campagne victorieuse en Ligue des champions, les Parisiens perdaient des matchs en phase de poules. Pourtant, ces défaites ne les empêchaient pas de poursuivre leur progression vers le niveau de qualité individuelle et d’organisation collective qu’ils affichent aujourd’hui.
Comment construire cette solidité mentale, individuellement et collectivement?
Pour parvenir à adopter cette approche, plusieurs dimensions mentales doivent être travaillées, aussi bien au niveau individuel que collectif.
Un objectif clairement défini, compris et accepté par tous
À l’inverse de ce qui est fait dans la plupart des équipes (en sport ou en entreprise), la première condition consiste à définir un objectif précis, partagé et véritablement accepté par l’ensemble du groupe. L’aborder lors de séances collectives est indispensable, mais cela ne suffit pas. Ce travail doit également être mené individuellement avec chaque joueur et chaque membre du staff.
Chacun doit comprendre ce que cet objectif représente pour lui, y trouver son propre intérêt et identifier précisément les aspects de son jeu ou de son fonctionnement qu’il devra améliorer pour contribuer à sa réalisation. Sans cette appropriation individuelle, l’objectif collectif risque de rester une simple déclaration d’intention.
Une identité de jeu suffisamment forte pour résister à toutes les oppositions
Le deuxième point essentiel concerne la solidité de l’identité de jeu. J’entends encore très régulièrement des questions comme: « As-tu un plan B? » ou « Que peux-tu mettre en place tactiquement pour contrer cet adversaire? » En France, nous sommes particulièrement friands des longues réflexions collectives et des plans tactiques élaborés pour répondre à chaque situation.
Mais cette manière de penser peut aussi nous éloigner d’une question fondamentale: qu’est-ce qui fait réellement notre force et comment pouvons-nous l’exprimer au plus haut niveau? Je me souviens d’un joueur que j’entraînais et qui s’était fixé un objectif particulièrement ambitieux: remporter un tournoi majeur dans l’année. Nous participons à notre premier tournoi ensemble. Il remporte son premier tour et, de retour au vestiaire, me demande d’aller observer son prochain adversaire afin de lui préparer un plan de bataille que nous étudierons le soir, à l’hôtel.
Je lui réponds que je n’irai pas voir ce match. Je lui précise même que je ne connais pas son futur adversaire, mais que je sais déjà exactement comment il devra jouer tactiquement contre lui le lendemain. Habitué à fonctionner autrement, et à préparer une tactique pour chaque match, il s’énerve. Il faut dire qu’à l’époque, je n’ai que 29 ans et que je ne suis peut-être pas « encore » totalement crédible à ses yeux. Je maintiens pourtant ma position et j’ajoute même que la préparation du match ne nous prendra pas plus de cinq minutes. Nous pouvons même la faire immédiatement.
Il est choqué. C’était précisément l’effet recherché. Il finit par me lancer: « OK alors vas-y, dis-moi! ». Je lui rétorque: « Comment joues-tu lorsque tu joues vraiment très bien? Quelle est ton identité de jeu? ». Il réfléchit une trentaine de secondes. « Je suis très agressif sur ma première balle et ensuite, dès que j’en ai l’occasion, je prends le contrôle du point avec mon coup droit ». Il possédait, selon moi, probablement le meilleur coup droit du monde. Je lui réponds alors: « OK, parfait. Eh bien, demain, tu joues ainsi! »
Pour devenir excellent, il faut d’abord savoir ce qui fait notre force
La logique que je lui expliquerai ensuite est fondamentale. Pour gagner au plus haut niveau, et notamment remporter un tournoi majeur, il n’est pas nécessaire d’être le meilleur dans tous les compartiments du jeu. En revanche, il est indispensable d’être excellent quelque part.
Or, le chemin le plus rapide pour atteindre cette excellence ne consiste certainement pas à changer de style de jeu chaque jour en fonction de son adversaire. Il faut d’abord identifier ce qui constitue notre force, puis chercher à l’exprimer systématiquement. Comme le disait Coluche: « C’est quoi plus blanc que blanc? »
Le raisonnement est finalement assez simple. Si tu possèdes un très bon niveau de jeu et que tu décides de t’appuyer sur tes forces face à tous tes adversaires, chaque match devient une occasion de progresser. Lorsque tu gagnes, tu valides ce que tu fais bien. Lorsque tu rencontres des difficultés, tu disposes d’une occasion de repousser tes limites et d’améliorer encore ce qui fait ta force.
Alors, plus bon que bon, c’est quoi? Excellent! Cette recherche d’excellence exige une multitude d’ajustements, parfois infimes, comparables à ceux que réalise un maître horloger sur un mécanisme de haute précision. Tu perdras certainement des matchs au cours de ce processus. Tu connaîtras des périodes de doute et des confrontations qui mettront en évidence ce qu’il te manque encore. Mais ces difficultés font précisément partie du chemin pour gagner au plus haut niveau. Car, au bout du compte, tu n’as pas vraiment le choix: pour remporter un tournoi majeur ou espérer battre le PSG, il ne suffit pas d’être très bon. Il faudra devenir excellent.
Ancien joueur de tennis et coach de plusieurs N°1 français, Pier Gauthier est devenu au fil des années l’une des références françaises en préparation mentale pour sportifs de haut niveau, expertise qu’il met en pratique sur son site internet.





